Le coronavirus au travail : mythes et réalités (suite)

Le 25 mars, nous avons enregistré un nouveau podcast avec Edelhart Kempeneers et Philippe Farr, médecins du travail chez Attentia. Retrouvez dans notre FAQ les réponses à propos des mesures adoptées dans le cadre de la crise du coronavirus et de l’impact du COVID-19. Edelhart Kempeneers témoigne ici des expériences vécues par les entreprises et organisations durant les deux premières semaines de cette crise exceptionnelle.

- Dr. Kempeneers, ces deux dernières semaines ont probablement été très mouvementées pour les travailleurs de la santé et pour vous, car vous êtes médecin du travail. Quelle a été votre priorité pendant cette période ?

Je confirme que les dernières semaines ont été particulièrement mouvementées. Nos clients – des entreprises et leurs conseillers en prévention – avaient surtout besoin de réponses rapides et pragmatiques à leurs questions, afin que les directives gouvernementales puissent être correctement cadrées pour continuer à aider les travailleurs. Nos clients nous ont par ailleurs demandé un avis correct et objectif, non teinté d’émotions.
Nous avons délivré ces conseils (et nous continuons à le faire) par divers canaux : téléphone, e-mail, mais aussi sur les réseaux sociaux. Le podcast de Wolters Kluwer a également constitué un canal très précieux qui nous a permis d’apporter des réponses aux questions fréquentes. Je pense aussi aux webinaires que nous avons organisés. Plus de 2400 travailleurs y ont participé et ont pu nous poser directement leurs questions.
La plupart des services de prévention externes sont désormais équipés aussi de boîtes mail et de numéros d’appel d’urgence afin de soutenir les employeurs et les travailleurs en leur apportant aide et conseil.
- En cette période de crise, comment le rôle du conseiller en prévention a-t-il évolué ? Quelles devraient être ses priorités à l’heure actuelle ?

Le conseiller en prévention est devenu une sorte d’interface entre les autorités, le service de prévention externe et l’employeur. Il peut ainsi donner des conseils concrets et pragmatiques dans cette matière en rapide évolution. Il peut par exemple fournir des recommandations sur les dispositifs de désinfection à utiliser, sur la manière d’adapter l’environnement de travail dans le but de garantir au maximum les mesures de distanciation sociale. Enfin, et j’insiste sur l’importance de ce point, son rôle est aussi de rassurer le plus possible les travailleurs. De nombreuses informations erronées (fake news) circulent en effet sur les réseaux sociaux et nourrissent l’angoisse des travailleurs. Cela renforce le risque que ces derniers ne viennent plus travailler par crainte. Le conseiller en prévention interne joue donc un rôle très important et central à cet égard.

Mesures préventives de base
- Vous parlez de la diffusion d’informations erronées. Pourriez-vous dès lors nous rappeler, de manière concise, les principales mesures de prévention ?

Ces mesures visent essentiellement à ralentir la propagation épidémique du virus. Le télétravail est par conséquent une très bonne mesure préventive, car il s’agit d’une approche à la source. En effet, le télétravail permet d’éliminer de l’environnement de travail les sources potentielles de contamination. Si cette solution n’est pas possible pour des raisons pratiques, il faut alors prendre les mesures d’hygiène au travail qui s’imposent.
Cela commence au niveau du travailleur lui-même : se laver régulièrement les mains à l’eau et au savon, respecter la distance nécessaire d’un mètre cinquante minimum, tousser et éternuer dans le pli du coude et, en cas de symptômes de maladie, surtout bien rester chez soi.
L’employeur peut par ailleurs prendre les mesures nécessaires pour optimiser l’aménagement du lieu de travail.
- Quelles leçons avons-nous tirées de ces dernières semaines selon vous ?

Les principes du système dynamique de gestion des risques restent toujours valables pour les conseillers en prévention. Cela consiste à réévaluer constamment les risques sur la base des nouvelles informations. Le temps consacré à une telle réévaluation s’exprime généralement en mois ou en années. Nous assistons pour l’instant à un glissement important vers des délais exprimés en jours.
Au moment de notre précédent podcast, le gouvernement fédéral venait d’annoncer la mesure interdisant les rassemblements de plus de 1000 personnes. J’avais alors déclaré que des analyses de risques étaient nécessaires sur de plus petits groupes. Le lendemain, cette mesure était renforcée et tous les rassemblements étaient interdits. Tout l’art consiste donc à réagir rapidement et fermement à ces informations nouvelles et imprévues.
J’observe que certaines entreprises s’en sortent très bien – en particulier celles qui disposaient déjà d’un plan de pandémie –, alors que d’autres éprouvent plus de difficultés. Il s’agit d’un enseignement important à tirer de ces dernières semaines : les entreprises déjà bien préparées et capables de s’adapter rapidement aux situations de crise sont aussi celles qui peuvent fonctionner le plus efficacement à l’heure actuelle.
- À quoi les conseillers en prévention doivent-ils se préparer pour les prochains mois ? Doivent-ils surtout exploiter les informations qu’ils reçoivent au cas par cas ?

Les conseillers en prévention devront utiliser les informations objectives communiquées par la cellule scientifique du gouvernement fédéral. Sur la base de ces données, il sera important de réagir le plus vite possible au sein de l’entreprise ou organisation.
Dans tous les cas, il faut s’attendre à ce que l’augmentation du nombre de malades et de décès se poursuive. Même avec les mesures gouvernementales adéquates actuelles, nous pourrons certainement ralentir la propagation du coronavirus, mais pas l’arrêter. La courbe s’infléchira petit à petit, mais poursuivra quand même son ascension. Cela provoquera une réaction de panique chez certaines personnes. Dans les semaines et mois à venir, cela pourrait impliquer qu’un nombre croissant de travailleurs refuseront (à nouveau) d’aller travailler.
Il est possible aussi que le gouvernement fédéral déclenche la phase 3 du plan catastrophe – c’est-à-dire passe à un niveau supérieur au niveau actuel – parce qu’un trop grand nombre de citoyens ne respectent pas les mesures actuelles de confinement. La phase 3 consiste à imposer la mise en quarantaine préventive de certains groupes à risque – par exemple les personnes âgées ou les personnes ayant des antécédents médicaux. Le médecin du travail peut éventuellement jouer aussi un rôle dans ce contexte.
Dans tous les cas, je m’attends à ce que les mesures fédérales actuelles, prévues jusqu’au 5 avril, soient prolongées. Une prolongation jusqu’à fin avril, voire jusqu’à fin mai, ne m’étonnerait pas. Un renforcement des mesures actuelles est aussi une possibilité.
Quoi qu’il en soit, le conseiller en prévention a la tâche importante de faire fonctionner le réseau social au sein de l’entreprise. Je pense aux contacts entre travailleurs, entre les travailleurs et la direction, notamment via des réunions d’équipe en ligne ou, dans un esprit plus inventif, via des séances de yoga virtuelles. Je recommande à tous les conseillers en prévention de gérer la situation avec créativité.
- Jusqu’ici, observez-vous des effets positifs à la crise actuelle ? Contribuera-t-elle à façonner le monde du travail de demain ?
J’en suis certain. En tant que médecin du travail, je constate que de très nombreuses entreprises se montrent innovantes par nécessité. Elles organisent des réunions en ligne, instaurent le télétravail et des horaires de travail flexibles. La crise actuelle nous fait prendre conscience que nous pouvons nous passer des déplacements professionnels inutiles. Les temps de déplacement domicile - lieu de travail diminuent drastiquement, ce qui est de toute évidence positif. Certaines choses apparemment évidentes sont remises en question. Les réunions d’équipe sont nettement plus efficaces et la communication par chat se passe généralement très bien. Ce sont donc des améliorations dont il faudra tenir compte à l’avenir.
Par ailleurs, les travailleurs prennent de plus en plus conscience qu’une bonne culture de la sécurité est essentielle au sein de l’entreprise. Selon moi, les mesures actuelles d’hygiène au travail devraient également être maintenues sur le long terme.

  • Un grand merci pour cette interview. Prenez soin de vous et des autres !

Lien direct vers le podcast de Philippe Farr du 25 mars
PODCAST COVID-19 : des questions pertinentes en matière de HSE
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Réécoutez le premier podcast : Coronavirus : mythes et vérités - Podcast senTRAL 

Publié 31-03-2020

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