Les défis qui attendent les inspections du travail et les entreprises (1) : le nouveau travail

Savez-vous quel est le summum de la prévention ? Réfléchir ensemble aux dangers et aux risques qui doivent encore se manifester dans un avenir proche et éloigné. Les pays d’Europe du Nord procèdent déjà de cette manière : ils se sont réunis pour examiner quels défis attendent l’Inspection du travail en termes de sécurité et de salubrité du travail.

Le rapport a été établi par le Nordic Future of Work Group, un groupement de coopération des inspections du travail de cinq pays d’Europe du Nord : l’Islande, le Danemark, la Norvège, la Suède et la Finlande. En soi, il est déjà remarquable que ces pays réfléchissent ensemble à l’avenir du bien-être et à l’impact des nouvelles tendances sur l’inspection du travail.
Une revue de la littérature a été effectuée dans le cadre du rapport. Des scientifiques ainsi que les parties concernées aux niveaux national et international ont ensuite apporté leur contribution.
La perspective est donc clairement « nordique », mais de nombreux défis devront aussi être relevés par la Belgique et les autres pays européens, de sorte que les résultats de l’étude sont également utiles pour nous.
Quatre aspects
Selon les auteurs, quatre tendances sociales auront – chacune séparément et certainement conjointement – un impact important sur le bien-être au travail :

la technologie : elle peut aider à travailler de manière plus productive et plus efficace, mais va de pair avec des risques tels que le stress et la charge psychosociale ;
la démographie : les pays européens sont confrontés à une augmentation du nombre de migrants et ont dans le même temps souvent une population très vieillissante. Les migrants seront donc nécessaires pour continuer à garantir notre modèle social ;
la globalisation : le monde devient de plus en plus petit et lorsque l’on examine cette évolution à la lumière de la technologie, elle modifie non seulement notre manière de travailler (les conditions de travail), mais aussi les temps de travail, les lieux de travail et le type de travail que nous effectuons (plus de services, moins d’industrie) ;
le changement environnemental et climatique : le changement des conditions climatiques peut avoir un impact important, par exemple, sur les personnes qui travaillent à l’extérieur. Nous évoluons par ailleurs vers une économie circulaire et plus verte, ce qui donnera lieu à un autre travail et donc à de nouveaux dangers et risques.
Matrice
Lorsque les chercheurs examinent plus en détail ces quatre aspects, ils arrivent à une sorte de matrice comprenant seize champs de risques. Nous les énumérons succinctement et nous penchons ensuite sur les défis que les inspections du travail devront relever :
1. la numérisation et l’intelligence artificielle, en ce compris la robotique, les imprimantes 3D et la technologie portable ;
2. le rythme de l’innovation : les nouvelles technologies se développent à une telle vitesse que le monde du bien-être au travail ne parvient pas à suivre le rythme, ce qui génère des risques pour la sécurité et la santé ;
3. la surveillance permanente des collaborateurs : grâce aux nouveaux modes de travail et à la technologie, il y a un contrôle visuel et numérique permanent des collaborateurs, ce qui accroît davantage la charge psychosociale occasionnée par le travail ;
4. la diversité de la population active : en raison du vieillissement, on aura de plus en plus souvent recours au travail des migrants, mais aussi des jeunes collaborateurs. Dans certains métiers (secteur des soins de santé, secteur social), les femmes sont en outre exposées à des risques spécifiques, par exemple les affections musculosquelettiques ;
5. la relation employeur-travailleur : cette relation devient moins claire et en même temps plus individuelle ; la concertation sociale et les conventions collectives de travail ne s’appliqueront plus à une grande partie de la population active ;
6. la fin de la concertation sociale : l’augmentation des contrats individuels rend la concertation sociale superflue. La collaboration traditionnelle entre employeurs, syndicats et pouvoirs publics peut être sérieusement mise à mal ;
7. le travail précaire et atypique : le fossé entre les travailleurs ayant un bon contrat et ceux ayant un mauvais contrat se creusera, ce qui générera des inégalités sociales plus marquées et de plus grandes différences en termes de compétences et de revenus ;
8. davantage de travail au noir : de plus en plus de gens travailleront en marge de la société, souvent dans de mauvaises conditions de travail ;
9. le bien-être au travail : l’évolution rapide dans le domaine de la technologie induira chez les collaborateurs un stress plus important et un sentiment de devoir être toujours disponible et en ligne ;
10. les temps de travail : comme les collaborateurs sont de moins en moins liés à un lieu de travail fixe, la séparation claire entre le temps de travail et le temps privé (la détente) s’estompera et les risques psychosociaux augmenteront ;
11. les bureaux paysagers : ceux-ci permettent de réduire les coûts par rapport à un bureau pour chaque collaborateur. Il est cependant clair aujourd’hui que les bureaux paysagers peuvent engendrer une moindre efficacité, un stress plus important, etc. ;
12. l’augmentation des affections non transmissibles au travail : nous sommes de plus en plus souvent assis et de plus en plus souvent devant notre écran, ce qui peut occasionner des problèmes de santé graves, allant des affections musculosquelettiques au diabète et à l’hypertension, en passant par l’obésité ;
13. une polarisation accrue dans les carrières et les inégalités en matière de santé : le fossé entre les bons emplois et les mauvais emplois augmente et se traduit aussi par des différences en termes de santé ;
14. les pandémies : la globalisation accroît le risque de pandémie. La pandémie de coronavirus ne sera certainement pas la dernière à avoir un impact important sur l’économie et dès lors sur notre manière de travailler ;
15. le télétravail : il gagnera encore en importance, entre autres en tant qu’instrument pour prévenir la propagation d’infections. Il génère cependant de nouveaux risques, comme une mauvaise ergonomie, des temps de travail longs et irréguliers, l’absence de séparation entre vie professionnelle et vie privée, etc. ;
16. le changement environnemental et climatique : celui-ci a un impact direct sur le travail en plein air et un impact indirect sous la forme de nouveaux risques liés aux nouveaux emplois (dans l’économie circulaire, dans la technologie des énergies renouvelables, etc.).
Défis à relever par l’inspection du travail
Vous êtes encore parmi nous après cette longue énumération ?
Le rapport pose à présent la question suivante : dans quelle mesure les inspections du travail se dérouleront-elles d’une nouvelle manière à l’avenir et comment peut-on soutenir les inspecteurs pour que leur travail reste efficace et garde tout son sens ?
À l’heure actuelle, on vérifie surtout le respect de la législation sur la base de visites physiques des postes de travail présentant des risques spécifiques (agents physiques/chimiques/biologiques, charge psychosociale...). Les entreprises se trouvent dans un lieu géographique donné et occupent un espace physique déterminé. Les relations entre employeur et travailleur sont claires et le cadre réglementaire définit les responsabilités de chacun.
À l’avenir, cette situation est appelée à changer, de même que le travail de l’inspection du travail. Le travail est en effet de plus en plus souvent effectué dans un espace virtuel, numérique, avec des algorithmes et de manière automatisée, de sorte que le mode d’inspection actuel ne suffira plus.
Le Nordic Future of Work Group formule quelques propositions et suggestions intéressantes pour organiser autrement les inspections du travail :
  • développer de nouvelles méthodes d’inspection afin que le respect de la législation puisse être contrôlé dans une organisation numérique, basée sur le web. On pourrait ainsi travailler avec des inspections par vidéo en temps réel ;
  • utiliser les nouvelles technologies pour accroître l’efficacité et l’utilité des visites d’inspection (réalité virtuelle, drones) ;
  • pour effectuer de bonnes inspections axées sur les risques et éviter de passer à côté d’entreprises présentant des risques élevés, il est également possible d’utiliser de nouvelles technologies comme l’apprentissage automatique, les mégadonnées et les systèmes d’information géographique ;
  • accroître la visibilité des inspecteurs du travail sur les forums numériques et les réseaux sociaux ;
  • recourir à des influenceurs pour diffuser de manière efficace et crédible des messages relatifs au bien-être au travail ;
  • développer des indicateurs qui peuvent suivre le bien-être au travail dans un avenir en rapide mutation.

Vous pouvez télécharger le rapport en PDF ou le consulter sur le site internet qui recense les publications des pouvoirs publics finlandais (Valto).
EU-OSHA, “Work today and in the future: OSH challenges and opportunities for the Nordic labour inspectorates”


Auteur: Michiel Sermeus

Publié 19-10-2020

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