Les nouveaux risques et opportunités de la numérisation (1) : le lieu de travail intelligent

Le développement de nouvelles technologies numériques modifie profondément notre manière de travailler, nos lieux de travail, nos heures de travail et notre organisation du travail. La percée de l’intelligence artificielle (IA), de la robotique de pointe, des appareils et plateformes connectés, de l’internet des objets (IoT), des dispositifs portables, des plateformes en ligne... s’accélère et nous confronte à de nouveaux défis en matière de sécurité et de santé au travail.

Dans la pratique, de nouvelles applications apparaissent :

  • les robots deviennent mobiles, intelligents et collaboratifs. Ces « cobots » sont des robots qui interagissent avec les humains
  • les machines n’assument plus seulement des tâches manuelles, mais aussi des tâches cognitives à la place des humains
  • de nouveaux mécanismes de contrôle (des travailleurs) se créent via une surveillance continue et des algorithmes

Ces nouvelles applications instaurent une économie mondiale 24/7 qui augmente les facteurs de risques psychosociaux et organisationnels, et notamment le stress lié au travail qui peut avoir un impact négatif sur le bien-être et la productivité des travailleurs. De nouveaux risques sur le plan de la sécurité, de l’ergonomie et de la cybersécurité apparaissent dans le même temps.

Le débat sur la numérisation ne doit pas se concentrer exclusivement sur les aspects quantitatifs des emplois (productivité accrue et réduction de personnel), mais doit porter aussi sur leur qualité et leur pérennité. Depuis 2016, l’Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail (EU-OSHA) mène dès lors des recherches approfondies sur le lien entre numérisation et santé et sécurité au travail.
Nous avons résumé dans deux articles les principaux défis identifiés jusqu’ici par l’EU-OSHA. L’agence entend informer, sensibiliser et pousser les employeurs et travailleurs à prendre des mesures afin que les défis et opportunités de la numérisation soient exploités avec la plus grande efficacité dans les entreprises. L’aboutissement de cet objectif sera le lancement, en 2023, d’une campagne européenne consacrée à la numérisation et à la sécurité et la santé au travail.

(photo: Unsplash -ThisisEngineering RAEng)
 
Comment la numérisation croissante modifie-t-elle nos emplois ?

Sur la base des divers phénomènes de numérisation, le rapport décrit les pratiques qui pourraient devenir la nouvelle norme sur le lieu de travail de demain, mais aussi les risques qui en découlent.
- Robots intelligents
Opportunités. Le développement de capteurs ultra sophistiqués a permis l’émergence des robots collaboratifs (cobots) sur le lieu de travail. Ces robots intelligents sont capables de collaborer avec l’humain et de l’assister dans ses tâches physiquement lourdes et/ou répétitives. Le géant du commerce en ligne Amazon dispose aujourd’hui de plus de 100 000 cobots augmentés par IA à l’appui de ses activités de distribution.
Grâce aux algorithmes qui s’optimisent automatiquement, certains robots sont capables d’apprendre de leurs collègues humains. Un tel processus d’apprentissage élargit donc considérablement leur champ d’application, y compris vers l’exécution de tâches cognitives. Les cobots sont par exemple capables de contribuer à l’élaboration de conseils juridiques ou de diagnostics médicaux. Les spécialistes attendent également beaucoup des robots intelligents dans les emplois en contact direct avec la clientèle, et ce, dans divers secteurs tels que les soins de santé, l’horeca, l’agriculture, le transport et les services.
Une autre valeur ajoutée de la robotique réside dans la possibilité de confier des tâches dangereuses et/ou répétitives à des machines rapides, précises et inépuisables. Il en résulte de nouvelles opportunités d’épanouissement pour les travailleurs, qui peuvent se concentrer sur des tâches créatives et plus complexes. Les cobots peuvent par ailleurs faciliter l’accès à l’emploi pour les personnes qui en sont actuellement exclues, comme les travailleurs en situation de handicap (mental ou physique) ou les travailleurs âgés. Certaines entreprises de travail adapté ont déjà recours à la robotique pour accroître l’efficacité de leurs travailleurs.
Risques. L’utilisation des robots sur le lieu de travail n’est toutefois pas sans risques. Le contact direct entre l’homme et la machine expose le travailleur à un risque réel d’accidents du travail et de lésions. Car en dépit des capacités d’auto-apprentissage des robots intelligents, leur comportement reste parfois imprévisible. Inépuisables de nature, les robots peuvent par ailleurs placer la barre trop haut au niveau des performances et les travailleurs risquent de ne plus pouvoir tenir le rythme. En conséquence, tant la santé mentale que la sécurité des travailleurs risquent d’être compromises. Enfin, il ne faut pas oublier non plus qu’un recours croissant à la robotique réduira les contacts entre collègues et le soutien social. Ce facteur est également préjudiciable pour la santé mentale des travailleurs.
  • Exosquelettes

Opportunités. Les exosquelettes sont des armatures d’assistance musculaire active qui épousent le corps. Leur rôle est d’assister les travailleurs dans la réalisation de tâches manuelles tout en réduisant la charge sur le système musculaire. Les exosquelettes ont déjà prouvé leur utilité dans des conditions de travail spécifiques, par exemple dans des applications militaires ou des environnements de soins médicaux.
Ils se révèlent très utiles pour assister des travailleurs en situation de handicap physique et pour prévenir les troubles musculosquelettiques liés au travail.
Risques. Les exosquelettes peuvent être une source de nouveaux problèmes sur le plan de la sécurité et la santé au travail. En effet, on ne connaît pas encore clairement les conséquences à long terme de l’utilisation d’un exosquelette sur le plan physiologique, biomécanique et psychosocial. Et selon la hiérarchie des mesures de contrôle, l’employeur est toujours tenu d’envisager d’abord des mesures de prévention techniques et organisationnelles collectives, avant de passer aux mesures de prévention techniques individuelles comme le fait d’équiper un travailleur d’un exosquelette.
- Mégadonnées, intelligence artificielle (IA) et algorithmes

Opportunités. La supervision des travailleurs en temps réel est une tendance que l’on ne peut plus arrêter. Les technologies de supervision numériques mobiles, portables ou intégrées (dans les vêtements ou le corps) donnent une image très précise du comportement du travailleur. Les travailleurs sont supervisés par les algorithmes et par l’IA sur la base de mégadonnées et de données de suivi qui offrent un aperçu sur divers paramètres comme la productivité, la localisation, les fonctions vitales, les indicateurs de stress, et même les expressions microfaciales, voire l’analyse du ton et des sentiments.
Selon des études scientifiques, 40 % des départements RH du monde entier utilisent actuellement des applications d’intelligence artificielle et plus de 70 % estiment qu’il s’agit d’une priorité élevée pour leur organisation. D’après une enquête menée auprès de cadres supérieurs dans un certain nombre de secteurs et d’industries dans le monde, plus de 70 % des répondants estiment que l’IA sera couramment utilisée pour évaluer les performances des travailleurs et fixer des récompenses au cours des dix prochaines années.
Risques. Mais une telle surveillance généralisée est-elle souhaitable ? Pas moins de 4 travailleurs sur 5 ne se sentiraient pas à l’aise avec une machine intelligente qui les supervise. La surveillance généralisée que permettent les technologies numériques soutenues par l’IA peut avoir des répercussions négatives sur la santé mentale des travailleurs. Ces derniers pourraient avoir l’impression de perdre le contrôle sur le contenu, le rythme et le planning de leur travail, mais aussi sur la manière dont ils accomplissent leurs tâches. Ils craignent en outre de ne plus avoir d’interactions sociales, de ne plus pouvoir prendre des pauses quand ils le souhaitent et que leur vie privée soit compromise.
Pour éviter de telles réactions, il est important de garantir la transparence par rapport à la collecte et à l’utilisation de ces données. De nouveaux types d’outils de supervision « intelligents » peuvent également être l’occasion d’améliorer la surveillance de la santé et la sécurité au travail, de soutenir les actions préventives et d’accroître l’efficacité des inspections.
- Équipements de protection individuelle intelligents
Opportunités. Les dispositifs de supervision mobiles miniaturisés et intégrés dans les équipements de protection individuelle permettent de signaler rapidement aux travailleurs des expositions dangereuses, du stress, des problèmes de santé et de la fatigue. Ces dispositifs offrent aussi la possibilité aux employeurs et conseillers en prévention de conseiller leurs collègues en temps réel afin qu’ils adoptent un comportement plus sûr. La collecte de ces informations à un niveau agrégé (c’est-à-dire non individuel) peut permettre aux entreprises de mieux prévoir où peuvent survenir d’éventuels problèmes liés à la sécurité et la santé au travail, et donc d’intervenir préventivement.
Risques. Il convient toutefois d’élaborer des règles stratégiques, éthiques et juridiques afin de veiller au bon déroulement de la collecte de ces données personnelles et d’éviter les abus. Sur le plan opérationnel, les utilisateurs d’EPI intelligents doivent toujours être conscients qu’un dysfonctionnement ou la production de données ou de conseils erronés est susceptible de causer des blessures ou des problèmes de santé.
- Réalité virtuelle et réalité augmentée

Opportunités. La réalité virtuelle (RV) et la réalité augmentée (RA) sont des technologies intéressantes qui offrent l’avantage d’éloigner les travailleurs des environnements dangereux. Toutes deux peuvent parfaitement contribuer, entre autres, aux tâches de maintenance et à la formation. La RA peut également fournir des informations contextuelles sur les risques cachés tels que la présence d’amiante, de câbles électriques ou de canalisations de gaz.
Risques. Mais la fiabilité de la RA est largement tributaire du maintien de l’accès à des sources d’information pertinentes et de haute qualité et de l’actualisation ou non de ces informations. Les utilisateurs de RV et de RA doivent savoir que ces dispositifs peuvent également constituer une source de risques, car ils peuvent distraire ou désorienter le travailleur, provoquer une surcharge d’informations, une cinétose et une fatigue visuelle.
- Fabrication additive

Opportunités. L’impression 3D ouvre bon nombre de nouvelles perspectives et possibilités. Le développement de nouvelles techniques et possibilités d’application - comme l’introduction d’une quatrième dimension - pourrait conduire à la production de matériaux susceptibles d’évoluer avec le temps. La bio-impression est également de plus en plus fréquente pour fabriquer des produits ou organes biologiques, ce qui ouvre de nouvelles portes dans le secteur médical par exemple.
Risques. Ces évolutions offrent un potentiel incroyable, mais s’accompagnent aussi de nouveaux risques pour la sécurité et la santé des travailleurs, puisque ces derniers seront exposés à des risques (autrefois méconnus) de fabrication et à des substances dangereuses dans de petites entreprises, voire des microentreprises, décentralisées. Étant donné que les éléments produits par la fabrication additive sont souvent des pièces uniques, il est difficile de définir des normes en matière de santé et de sécurité et de les mettre en œuvre.
(La semaine prochaine, nous nous pencherons plus particulièrement sur la flexibilisation du travail due aux possibilités et plateformes numériques.) 
Le numérique et la sécurité et la santé au travail – Un programme de recherche de l’UE-OSHA

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Auteur: Geert Van Cauwenberge

Publié 29-09-2020

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